Quelques pas dans la forêt, et la température chute déjà de quelques degrés bienvenus. Le ronronnement de la route cesse, remplacé par le craquement du bois sec sous les bottes. Feuilles, mousse, ruisseau, insectes… et au détour d’un arbre, le premier champignon. Pas celui qu’on cueille, nettoie et range avec fierté dans son panier, non. Ce chapeau-là ne se mange pas, mais rassure : malgré la sécheresse de ces derniers mois, certains sont de sortie, au moins ici, et si l’on cherche bien, on finira par tomber sur quelques chanterelles ou un cèpe tout frais. Les endorphines, elles, ont déjà pointé et c’est l’esprit plus clair, apaisé, qu’on se promène désormais en reluquant le sol. C’est l’effet forêt.
Et c’est en partie ce que viennent chercher les cueilleur·ses de champignons qui sortent du bois en cette saison… Des vieux de la vieille qui sont, depuis peu, rejoints par de nouveaux·elles adhérent·es à cette pratique outdoorissime. Voilà qu’une certaine génération, urbaine et hyperconnectée, mais en quête de rupture, se met à infiltrer les sous-bois pour assouvir son besoin de nature et de déconnexion (voire d’isolement), en marge du quotidien. À l’image de la randonnée ou du trail en montagne, qui connaissent une vraie hype, la forêt est la zone blanche, sans notifications, par excellence. Ou presque : ces cinq dernières années, la recherche « app champignons » a connu un bond de plus de 500 % sur Google.
© Elisabeth Debourse
Puis, il y a autre chose. Un souvenir d’enfance, de jeux de gamin·es : la cueillette, c’est un peu comme une chasse aux trésors. Le sol a ses énigmes, auxquelles on répond en observant encore, et mieux. C’est excitant, gratifiant, de tomber sur un champignon, qu’il soit juste beau ou vraiment bon. Primitif. Un afflux de dopamine, version slow food. C’est la traque sans le sang, sans les chiens, sans la mort. Celle de l’animal, du moins, puisqu’« aux champignons », l’empoisonnement reste un risque vital – donc à neutraliser, grâce à quelques bonnes pratiques. Pas de triche, pas de raccourcis. Et quand, dans nos loisirs aseptisés, se met-on encore en danger, au propre comme au figuré ?
On nous vendait l’algue à toutes les sauces, comme une nourriture magique : un ingrédient millénaire, qui n’aurait pas encore dévoilé tout son potentiel, et serait de tous les futurs. Et s’il était en fait plus terre à terre, comme le matsutake, qui ne pousse que dans les forêts ravagées ? Puisque c’est aussi l’un des champignons les plus chers au monde, il incarne bien l’un de nos paradoxes : notre immense besoin de nous singulariser, même au bord du gouffre. Gratuit dans son habitat naturel, le champi a pourtant une valeur marchande, et peut même mettre taro au resto s’il s’appelle cèpe, morille ou truffe. Et quand son panier finit par passer sur les réseaux, il devient aussi pour le ou la cueilleur·se un signe de distinction sociale, capital mycologique et Bourdieu version Barbour en sus. Bref, un trophée spongieux.
Mais trêve de cynisme : pour les mangeur·ses et les cuisinier·ères, la cueillette des champignons est également une manière de reprendre le contrôle sur la provenance de certains aliments. Ce qui implique, en retour, de s’abandonner à la forêt : chercher jusqu’à trouver, et accepter de rentrer parfois bredouille. Mais surtout, de comprendre qu’un écosystème fertile est aussi complexe et fragile, dépendant de la pluie, du vent et du soleil. Il s’agirait donc de le respecter, et plus encore après un tel été.
À moins que ce ne soit un rappel de notre nature profonde ? Celle qui veut qu’on vieillisse tous·tes, un jour – et que ce qui réjouissait nos daron·nes finisse par nous rattraper… De la jeunesse à la pourriture : le cycle de la vie.




