Athéna Livadiotis, vigneronne intrépide
Elle boit vin, dort vin, respire vin. Que ce soit à l’Air du temps, où elle est sommelière, aux manettes de ses propres cuvées embouteillées, sous le label Zinneke, ou au salon vigneron bruxellois Grrrabuge, qu’elle a cofondé, Athéna n’a que ce mot à la bouche. Et quelques autres, allez…
Son poison préféré : « Vous pensiez que j’allais dire “le vin”, pas vrai ? Sauf que pour moi, ce n’est pas un poison : je le goûte, je le bois et je l’apprécie en conscience. La pils, voilà ma vraie réponse ! Une boisson décomplexée et sans arrière-pensée. »
Sa relation avec l’alcool aujourd’hui : « Compliquée – elle l’a toujours été. Je n’en ai pas honte : je bois tous les jours, même si c’est juste un verre de dégustation. J’ai toujours un peu d’alcool dans le sang. »
La sobriété : « Je n’ai pas envie d’arrêter net. Le vin est ma passion, il me rend heureuse. Mon objectif, c’est la modération. »
L’intérêt de boire : « Principalement pour le goût et, oui, pour le travail. Mais je dois l’avouer : quand j’avais mon bar à vins (Blaes Bar à Liège, repris depuis, ndlr), je buvais plus que je ne crachais. J’ai vu, et je continue de voir, comment quelques gorgées peuvent aiguiser l’attitude, les mots, le langage des gens. C’est grâce à ce “dialecte” partagé que j’ai pu mieux interagir avec certains de mes clients. »
Le problème des Belges avec l’alcool : « Les Belges plus que les autres ? Peut-être qu’on est juste moins coincés ? J’ai l’impression que les Belges éméchés sont souvent d’humeur festive, quand d’autres ont tendance à être plus déprimants… »
© DR
Daan Guelinckx, esprit sain dans un corps très sain
La discipline, on l’aime ou on la quitte. Daan l’a embrassée à corps perdu – pour le rendre très fit. Résultat : le consultant en liquidités est devenu un genre de maître zen de l’hospitalité, qui aime toujours autant se plonger dans une foule qui s’éclate.
Son poison préféré : « Je tourne au crossfit et au pilates. J’essaie de faire de l’exercice plusieurs fois par semaine. Ça définit le reste de ma vie : je vais rarement au resto et ne mange jamais de fast-food. Si je veux m’enjailler un peu plus, j’opte pour un verre de vin naturel pur et expressif. »
Sa relation avec l’alcool aujourd’hui : « Schizophrénique, pour être honnête. Mais l’alcool ne rentre pas dans cette phase actuelle de ma vie, qui est centrée sur la vitesse et la concentration. Il me ralentit. »
La sobriété : « Par le passé, la nourriture et la boisson étaient centrales. Aujourd’hui, l’alcool est une exception. Je ne bois que lorsque le moment s’y prête vraiment. Alors quand je partage un verre avec quelqu’un, ça signifie vraiment quelque chose pour moi. »
L’intérêt de boire : « Pour la passion du produit, du terroir, de l’artisanat, de la culture. Je recherche les vins naturels comme d’autres collectionnent les whiskys. Et puis, soyons honnêtes : l’alcool nous libère de nos inhibitions. Dans une certaine mesure, c’est une échappatoire car vous devenez une version différente de vous-même. »
Le problème des Belges avec l’alcool : « Ceux qui ont vraiment un problème, ce sont les restaurateurs têtus qui ne proposent pas d’alternatives valables à l’alcool ! »
Laurent de Sutter, gnôle naturiste
Dandy sans âge, Laurent est l’un des défenseurs les plus énervés des quilles naturelles. Cet auteur philosophe et prof de droit plaide pour les plaisirs fluides en regardant la vie couler, lui qui n’a découvert l’alcool qu’à la vingtaine.
Son poison préféré : « La vie elle-même. Mais littéralement : si l’oxygène nous maintient en vie, avec le temps, c’est lui qui finira par nous tuer – c’est dû au phénomène d’oxydation. En grec ancien, il y a ce terme sur lequel les philosophes ont beaucoup écrit : “pharmakon”. Il signifie à la fois le poison et le remède. C’est la métaphore d’un certain équilibre : la vie consiste à réaliser que ce qui fait votre existence essaie aussi de vous détruire. »
Sa relation avec l’alcool aujourd’hui : « Je suis fasciné par le caractère fugace de l’alcool, et son impénétrabilité : quand on ouvre une bouteille, on ne sait jamais quel goût avait un vin l’année de sa production ni celui qu’il aurait eu le lendemain. »
La sobriété : « J’ai essayé pendant quelques mois, influencé par les standards médicaux… mais ça n’a eu que peu d’effets sur moi. Sommeil, concentration, poids : tout était pareil. Je bois donc à nouveau deux à cinq fois par semaine, mais pas tous les jours. »
L’intérêt de boire : « Pour les conversations qui seraient impossibles sans alcool. Elles ne sont pas nécessairement meilleures, mais différentes. Et c’est cette différence qui m’a offert mes meilleurs souvenirs. »
Le problème des Belges avec l’alcool : « Un problème n’est pas toujours négatif. Il requiert une réponse qui n’est pas forcément une solution, mais un moyen d’apprendre quelque chose – et de vivre avec, d’une certaine façon. »
© Géraldine Jacques
Meryll Rogge, buveuse d’étiquettes
Marc Jacobs l’a conduite aux États-Unis, Dries Van Noten l’a ramenée, et depuis cinq ans, elle coud fièrement son propre nom dans le prêt-à-porter unisexe. Résultat : Meryll semble toujours de retour d’une fashion week, qu’elle célèbre au champagne.
Son poison préféré : « Le vrai chocolat, noir. J’essaie de faire en sorte que ça reste ainsi. »
Sa relation avec l’alcool aujourd’hui : « Un mariage chaotique avec le vin rouge. Je l’aime toujours, mais j’ai pris mes distances. Depuis que j’ai ma marque et deux enfants, je cours moins après les plaisirs : sortir dîner, manger de la junk food, fuir le travail… Aurais-je en fait trompé le vin avec moi-même ? »
La sobriété : « Deux fois neuf mois, avec deux filles en guise de résultat ! Les retrouvailles n’ont pas été décadentes – pourquoi le faudrait-il ? La modération, c’est ça que je trouve génial. »
L’intérêt de boire : « Il n’y a que deux raisons pour lesquelles je commence à boire : pour déconnecter, avec du rouge, ou faire la fête, avec du champagne ; et pour le goût, bien sûr… »
Le problème des Belges avec l’alcool : « Le monde entier a un problème avec l’alcool ! En Belgique, on commence tôt, mais on apprend aussi plus tôt ses limites… Aux États-Unis, les gens y sont exposés plus tard dans leur vie, et continuent donc d’en consommer plus longtemps et régulièrement. Voilà pour mes deux cents. »
Laurence Menten, chauffeuse de salle
Kombucha dans une main, vin nat’ dans l’autre, Laurence a depuis longtemps renoncé aux bouteilles conventionnelles. Sommelière pragmatique en son restaurant Atelier Gist, à Grammont, et mère d’un petit Tijm, elle est bien trop occupée pour s’embêter avec une gueule de bois sulfitée.
Son poison préféré : « Une belle bouteille de champagne naturel. »
Sa relation avec l’alcool aujourd’hui : « C’est drôle, les gens pensent que je bois beaucoup. Je voudrais briser le mythe : tous les sommeliers ne sont pas accros à la bouteille ! Je préfère goûter plutôt que boire. En fait, mon effet placebo est si puissant que je suis pompette rien qu’en regardant un verre de vin. »
La sobriété : « Je n’ai jamais été une grande buveuse, mais depuis ma grossesse, je suis d’autant plus consciente de ce que je bois. Ce n’est pas un niet radical : je déguste un verre avec autant d’avidité que la vie. »
L’intérêt de boire : « Pour la découverte du goût. Il n’y a rien de plus éclatant que de faire sortir les gens de leur zone de confort et laisser un vin se révéler à eux sans artifices. Heureusement, c’est aussi possible avec mes kombuchas. »
Le problème des Belges avec l’alcool : « L’alcool n’est pas un problème en soi. La question, c’est plutôt : pourquoi boit-on, et autant ? Pourquoi voulons-nous échapper à notre moi sobre ? »
Eoghan Walsh, deux foies deux mesures
Irlandais considérant l’alcool comme « un enfer », Eoghan ne peut pour autant se passer totalement de lui. Comme des gens, que ce grand timide défend au quotidien sur son blog Brussels Beer City.
Son poison préféré : « Si l’alcool est un poison mais qu’on en consomme quand même, la bière n’est-elle pas le choix le plus intelligent ? Avec une teneur plus faible en alcool, on peut boire plus de bières pour la même quantité de poison. »
Sa relation avec l’alcool aujourd’hui : « Pour ne pas déclencher de crise migraineuse, je garde volontairement mes distances avec lui, même si c’est loin d’être un adieu. Je bois donc aussi consciemment que je choisis mes boissons – artisanales et locales. »
La sobriété : « J’ai tenu quelques semaines à peine. J’ai honte. Aux yeux de tous, y compris ma femme, j’ai échoué. Suis-je vraiment incapable de vivre sans alcool ? »
L’intérêt de boire : « L’alcool lubrifie mes interactions sociales. Je suis timide, mais vraiment “socially awkward”, donc si je sors de ma zone de confort, c’est probablement qu’il y a eu une bière en chemin. »
Le problème des Belges avec l’alcool : « En arrivant ici, j’ai été choqué de découvrir que les gens trouvent totalement normal de conduire après une petite bière, sous prétexte que “eh oh ! On est Belges, ça ne peut pas nous faire de mal !”… Les Écossais ont la même réaction avec le whisky, et les Français avec le vin : un réflexe culturel qu’on est tous trop heureux d’adopter. »
Guerric Silverberg, caviste abstinent
« On aime mal ce qu’on aime trop » pourrait orner le biceps de Guerric, proprio de la cave Nestor à Bruxelles et professeur au master en food design de l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Fini la biture et les étiquettes pour lui : vive les boissons libres !
Son poison préféré : « L’alcool, et c’est la raison pour laquelle j’ai arrêté d’en consommer. Même si je continue à goûter parce que j’aime ça, je recrache ensuite. »
Sa relation avec l’alcool aujourd’hui : « On s’est séparés brutalement. Même si je l’aime toujours beaucoup, c’était trop pour pouvoir modérer correctement ma consommation. Et en tant que caviste, ce n’était tout simplement pas sain : les meilleurs vendeurs n’ont pas besoin d’en boire eux-mêmes. »
La sobriété : « Ma “pause” dure depuis un moment, maintenant. Ça s’est d’abord fait sous la pression d’un médecin. J’ai tenté de résister… avant d’y aller quand même. Aujourd’hui, je dis “non” tous les jours. Peut-être que lorsque je serai vieux et insouciant, je dirai à nouveau “oui”, qui sait… »
L’intérêt de boire : « Avec modération, l’alcool est un pur plaisir. C’est comme le parfum : un beau produit avec plusieurs couches et autant de raisons de l’utiliser. Mais si ce n’est pas pour le goût et le plaisir, alors ça devient toxique. »
Le problème des Belges avec l’alcool : « En fait, tout le monde est accro. Pas seulement à l’alcool : aux drogues, à la cigarette, au sucre… »
© Marine Pirson
Adeline Constant, cidreronne générationnelle
Le point commun entre le cidre, le gin et la limonade ? Adeline ! Qui, jusqu’il y a peu à l’Atelier Constant-Berger, brassait des grains et fruits trois mois par an, ainsi qu’un savoir-faire issu des cinq générations qui la précèdent.
Son poison préféré : « Sans aucun doute l’alcool, de préférence sous forme de cidre ou de bière. Mais le chocolat n’est pas loin dans ma liste, comme les rencontres, le lien social – c’est ce qui me fait vivre et me consume à la fois. »
Sa relation avec l’alcool aujourd’hui : « Une consommation presque réduite de moitié. J’ai longtemps suivi le rythme des autres : j’en étais à quinze unités d’alcool par semaine. Aujourd’hui, j’essaie d’être à sept. Ici, à Liège, on a toujours une bonne excuse pour boire… »
La sobriété : « J’ai tenté et brillamment échoué au Dry January. Une rupture amoureuse et suffisamment d’occasions entre amis ont saboté ma noble intention. Mais c’est grâce à cet échec que j’essaie désormais de boire de manière plus consciente. »
L’intérêt de boire : « D’abord pour le goût, puis pour les interactions sociales. »
Le problème des Belges avec l’alcool : « Est-ce un problème ou une habitude ? L’alcool est tellement ancré dans notre culture que ceux qui ne boivent pas se sentent obligés de se justifier, alors que ça devrait être l’inverse. »
Trésor Vets, sommelier sans sommeil
Voilà des années que Trésor sert non seulement du vin, mais aussi des histoires de vigneron·nes. Reconnu comme le meilleur sommelier anversois, veillant au grain sur la carte à boire d’une adresse primée dans ce guide 2025 (Bar Misera), il partage volontiers une bouteille, mais pas ses raviolis.
Son poison préféré : « Les dim sum ! J’en mange plusieurs fois par semaine. C’est aussi mon antidote à la gueule de bois. Les meilleurs ? Ceux de Fong Mei à Anvers. »
Sa relation avec l’alcool aujourd’hui : « Une histoire d’amour-haine. J’aime le vin, mon taf, les gens et les histoires. Mais je déteste ces 24 heures de mollesse qui suivent une grosse soirée. Ça ne correspond pas non plus au stade actuel de ma vie, ni à mes ambitions : l’alcool émousse mon sens de la discipline. »
La sobriété : « Impossible ! J’ai franchement pensé arrêter pendant six mois, mais en tant que sommelier, c’est compliqué. Ce n’est pas que je n’en suis pas capable – j’ai déjà passé un mois sans toucher une goutte. Mais le vin est ma passion, je trouve ça vraiment délicieux. »
L’intérêt de boire : « Pour les conversations qu’on partage grâce à l’alcool. Quand je bois, ce n’est jamais seul. J’aime partager une bonne quille avec les gens que j’aime, et ces moments restent ensuite avec moi. Une bouteille, c’est une histoire qu’on partage. »
Le problème des Belges avec l’alcool : « Je n’y pense pas. Dans mon travail, je vois beaucoup de gens boire à l’occasion de bons repas, et ce sont précisément ces moments qui mènent à de chouettes discussions. »
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Claire Deville, coude tranquille
Parole d’une ancienne caviste : la fête est tout aussi folle sans alcool ! C’est en tout cas ce que Claire défend à travers le collectif Coude-à-Coude, qui s’engage pour une plus grande inclusivité à table et au comptoir.
Son poison préféré : « Le vin naturel. »
Sa relation avec l’alcool aujourd’hui : « Apaisée. Derrière l’ancienne façade de sommelière et de vendeuse de vins, derrière le respect pour le dur labeur vigneron, il y avait un besoin de fête permanent qui me tenait loin de mes traumatismes. »
La sobriété : « Depuis trois ans, mes émotions sont stables, mon niveau d’énergie est à son maximum, et je vis une relation plus intense avec les gens qui m’entourent – et moi-même. La passion me donne toujours envie de goûter, mais plus de boire un verre entier. »
L’intérêt de boire : « “L’alcool vous fait passer des moments inoubliables !” Mais nos interactions sont-elles aussi puissantes et sincères avec ou sans alcool ? »
Le problème des Belges avec l’alcool : « Le véritable souci, c’est cette société qui glorifie l’alcool comme un “mode de vie”. Ne pas boire est une violation de la norme – mieux vaut avoir une “bonne” raison. Peut-être que ça devrait être l’inverse ? D’autant que nous ne sommes pas tous égaux, biologiquement et mentalement, face à l’addiction. »
Cet article a initialement été publié dans le guide Belgique 2025, parmi neuf autres grandes conversations avec des mangeur·ses et buveur·ses belges. Commandez-le ici !




