Peu de spécialités peuvent se targuer d’un si puissant pouvoir conciliateur : ravito des soirs de match, Saint Graal des apéros sur un coin de rocher, quatre-heures bouillant avalé sitôt défourné… On en aurait même vu dégainer une part ou deux d’un sac de randonnée. Et si la paternité de la pizza reste italienne, sa capitale hexagonale est incontestablement Marseille, puisque c’est aux abords du Vieux-Port qu’elle fit sa première apparition à la fin du XIXe siècle. Ici, la moitié-moitié ne craint dégun et s’affiche en tête de gondole des débits de pâtons : une pâte plus ou moins épaisse aux trottoirs volontairement noircis, une base à la tomate, une demi-lune garnie d’anchois, l’autre d’emmental râpé, et des olives noires des deux côtés.
Pour départager le bon du tarpin bon, quelques règles de rigueur :
— une pâte pas trop caoutchouteuse, avec une mention toute spéciale pour les pizzaïolos travaillant au levain ;
— une sauce tomate maison, réalisée à partir de produits du coin ;
— de l’emmental râpé en guise de garniture fromagère, plutôt que l’italienne mozzarella – sauf exception ?
— un four à bois traditionnel, pour (bien) cramer la croûte !
— Et un service avé l’accent, aussi sympa à emporter que sur place… Vous avez dit « authentique » ?
Chez Paul, pizza plouf
QG historique des amateur·rices de bouillabaisse et de langoustes grillées, Chez Paul (ou L’Auberge du Corsaire) ne triche pas sur le décor : authentiques clapotis de Méditerranée, nappes blanches à touche-touche avec la coque des bateaux, pergola en canisse… au coucher de soleil, on en pleurerait presque de joie. Si boulotter des crustacés peut y coûter un joli billet, on pêche sans hésiter une mezzo-mezzo, à la carte depuis 1948 – l’époque où feu monsieur Paul alimentait déjà le four à pizza. Elle est bonne, c’est indéniable, avec sa pâte fine, son emmental bien dosé et ses anchois délicatement couchés en demi-cercle… Mais c’est aussi parce qu’elle peut être engloutie sur une terrasse stratégiquement placée qu’elle a ici son ticket d’entrée. En face, le port des Goudes, au-dessus, un ciel monochrome, dans le ventre, une pizz’, et dès qu’elle sera digérée, la perspective de pouvoir se baigner.
Où taper le carton ? En terrasse, avant ou après un saut dans la baie des Singes.
Prix : 14 €
35, rue Désiré-Pelaprat, Marseille 8e
Chez Étienne, une affaire de famille
Esprit de Marseille, es-tu là ? De Paname au Panier, c’est une foule toujours déter’ qui se presse entre les quatre murs de la plus mythique des pizzarias (oui, avec deux « a ») de la ville. Queue à rallonge en façade, galerie de portraits de notables à l’entrée (de JuL à Matt Damon), tables collées-serrées serties de nappes en papier, service pressé… Depuis 1943, la pittoresque famille Cassaro a installé sa notoriété sur une recette qui n’a pas volé sa réput’, malgré la horde de touristes affamé·es aux abords du resto : épaisse couche d’emmental, sauce tomate gé-char en ail et herbes de Provence, pâte parfaitement équilibrée… Pascal, le descendant dudit Étienne, n’a pas rectifié les saveurs d’un iota en reprenant les manettes du four à bois. Seule pizza à la carte, la moitié-moitié s’avale ici en entrée, avant d’embrayer sur d’autres spécialités de la maison (alouettes sans tête, supions à l’ail…) tout aussi maîtrisées. N.B. : penser à déboutonner le pantalon en arrivant.
Où taper le carton ? À l’une des tables les plus proches du four, en prenant soin de laisser traîner une oreille pour écouter les conversations hautes en couleur de Pascal et ses habitué·es.
Prix : 11 € pour une personne, 16 € pour deux.
43, rue de Lorette, Marseille 2e
La Ronde de l’Abbaye, une moit’ d’italophiles
Pour un trip Marseille-Napoli à moindre prix, direction la pizzeria de poche de Clément Pascal et Kouros Bayat, où les bobos de Saint-Victor finissent toujours par migrer, trop heureux·ses de pouvoir se régaler dans ce quartier plutôt huppé pour tout juste douze balles. Au programme de La Ronde de l’Abbaye (uniquement en livraison ou à emporter), sortie recta du rutilant four Moretti, une moit’-moit’ à la filiation clairement campanienne, misant tout sur sa pâte moelleuse et ses trottoirs gonflés. Le plan parfait pour n’importe quel estomac à l’affût d’un fix de gluten, puisqu’ils livrent même sur la plage…
Où taper le carton ? Sur un banc, à un jet de farine de l’échoppe, les yeux rivés sur le Vieux-Port.
Prix : 12 €
10, rue Robert, Marseille 7e
Moitié-moitié de Chez Gé.
© Adéola Desnoyers de Marbaix-Bordé
Chez Gé, au cul du camion
C’est la règle : pas de palmarès des meilleures moitié-moitié sans un camion à pizz’ – une invention marseillaise, assure-t-on par ici. Et si la ville en compte une cinquantaine (tous soutenus par leur propre syndicat), c’est chez Gé qu’il faut impérativement casse-croûter. Adoubées par la faune locale depuis 2009, dont l’intégralité de la Blancarde, les pizzas de Gérald Oliveri se commandent soit en lui passant un coup de bigo, soit en se pointant dare-dare devant sa fourgonnette, garée derrière l’enceinte du collège Chevreul-Blancarde. Agrippé·e au comptoir trop haut, on taille le bout de gras tout en l’observant cercler la sauce avec dextérité, jeter le râpé en pluie et disposer délicatement anchois et olives par la grâce de ses mains enfarinées. Sans doute la plus digeste de toutes, traditionaliste à souhait : dès la première bouchée, comme une envie d’enfiler le maillot de l’OM…
Où taper le carton ? Avachi dans un canap’ le dimanche soir, après un week-end mouvementé. Un match sur le petit écran, et c’est vraiment le pied.
Prix : 9 €
93, boulevard de la Blancarde, Marseille 4e (commandes au 06 48 03 90 97)
Luna Piena, l’entorse à la règle
Celle-ci a fait débat. D’une, parce que la tentation fut grande de garder secret ce plan d’initié·es (mais la déontologie nous oblige) ; de deux, parce que Philippe Voirin n’en a rien à cirer du fromage râpé. En son royaume, c’est avant tout la pizza romaine qu’on porte au pinacle, et il s’agirait de ne pas l’oublier après avoir sécurisé l’une des précieuses tables disposées sur un bout de trottoir-guinguette de cette ruelle du quartier des Cinq-Av’. Au menu ? Une moitié-moitié à la partition plus ritale qu’emmental : sur une pâte ultra-craquante, une passata maison, du fior di latte, des anchois, de l’huile d’olive extra, du basilic et les indéboulonnables olives noires. Évidemment, la prise de risque fonctionne. Parce que Philippe est un vrai maestro du forno, d’où il sort des rondes capables du meilleur, toppées de produits drastiquement sourcés. Une adresse à choyer, en laissant seulement venir à elle les épicurien·nes qui savent préserver la fragile authenticité des pépites de quartier.
Où taper le carton ? Sur place, pardi ! À la lumière des guirlandes et un jour de belle météo, puisque l’adresse ne dispose que de tables en extérieur.
Prix : 13 €
24, rue Maréchal-Fayolle, Marseille 4e
Adéola Desnoyers de Marbaix-Bordé n’a pas la langue dans sa poche. C’est la raison pour laquelle elle enquête les nouvelles tables du Fooding, et est toujours celle qui fait le plus de bruit au bar. Son truc en plume ? Faire parler la bouffe sur la société, et vice versa. Point bonus : elle vit à Marseille.




